"Et si c'était ça, la vie ?"

Publié le par Assos Loi 19o1 YA BASTA

Par Francis Marmande ( Le Monde )

La violence actuelle, celle que la domination maîtrise avec art : image contre parole. Un aristocrate assène sans états d'âme : "Quand on voit les étudiants qui cassent l'école, qui cassent la Sorbonne, qui brûlent les livres..." Jouissance de rappeur sur le mot de "casse", fantasme de livres brûlés, plus, un mensonge n'étant jamais trop gros, l'histoire de la handicapée poussée dans l'escalier par les casseurs. Potemkine.

Or, la question, c'est la vie, le précaire, le handicap, l'action, la parole : autrement dit, la connaissance en fusion, pas en conserve. Comment marchent les AG d'étudiants, millésime 2006 ? Elles marchent à la surdémocratisation des débats, à l'absence de magouilles, à la libre expression de ceux qui sont contre. Bizarre.

Mouvement sans chef : aucun Lider Maximo, pas le moindre gourou au front ridé par la theoria ; nul prophète qu'on va suivre en secret sur son sentier lumineux. Les affaires étant les affaires, "la Sorbonne ouvre une filiale dans les Emirats" (article du Figaro, 22 février 2006). Droits d'entrée : 15 000 dollars par an. Pas mal. Une filiale ? Délocalisation du temple ? Robert de Sorbon (1201-1274), fondateur d'un collège qui devint, en un clin de ciboire, tribunal ecclésiastique, se réjouit là-haut de cette apothéose.

Le mouvement actuel, cette accélération de la vie, ne veut pas de Maître. C'est sa faiblesse, mais sa vigueur en dépend. Ce mouvement de jeunes gens, les filles plus nombreuses, invente sa parole sans cliché, sans éloquence de khâgneux. Du projet refusé, le CPE, un enfant de 12 ans peut tout comprendre. Sur le site du premier ministre, un internaute s'inquiète. Lapsus du clavier gouvernemental en réponse : "Ne vous inquiétez pas du contrat première embûche." Ce qui est dit est dit.

Quel âge, Saint-Just, quand il proclame, devant la Société des jacobins, son refus d'une garde armée (vigiles ? milice ? kapo ? "référent" ?) ? Quel âge, lors de son discours du 22 octobre 1792 ? "Si l'institution d'une force nationale, autour de nous, est née d'un esprit de domination, je licencie ma part de cette force, et la renvoie au peuple, pour l'armer lui-même contre ses oppresseurs. Si cette institution est une mesure contre le désordre et l'anarchie, le remède à ces maux tient à d'autres idées que celles de la force. Enfin, si les auteurs de ce projet l'ont regardé comme un principe de rectitude dans le corps politique, ils se trompent encore." Quel âge ? Vingt-deux ans en 1789, 25 lors du discours. L'éloquence de 1792 frappe par sa splendeur, sa jeunesse doublée d'une suractive invention des sciences : Cuvier a 20 ans en 1789, Geoffroy Saint-Hilaire, 17.

Et aujourd'hui ? On les savait amorphes, atones, incultes, sans parole, passifs, poussifs, aussi dépolitisés qu'un réverbère, téléchargeurs d'inepties... Les voici qui s'activent, qui parlent, expliquent, sans mépris ni exclusion, dans l'allégresse intime. On les dessine en casseurs, incendiaires, dangereux ? Normal. Ils aiment les livres, s'exercent au tract, à l'éloquence. Déclament sans se la jouer des manifestes. Lisent des pages d'Artaud ou de Lydie Salvayre. Brossent une analyse de la situation italienne. Interrogent les profs sur les examens. Communiquent les dépêches de l'AFP sur portable. Chantent avec un doux énergumène en galurin, André Minvielle : "Et si c'était ça, la vie ? Si on nous l'avait pas dit ?" (Chansons la langue, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), Théâtre Antoine-Vitez, jusqu'au 19 mars). Bref, rien comme à la télé. Pas vu à la télé. Pas pris. C'était un soir en passant, le 13 mars 2006, face à Jussieu (universités Paris-VI et Paris-VII), dans un bistro cerné de rues aux noms de très jeunes savants, le Bar des sciences. "Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas. C'est parce que nous n'osons pas qu'elles semblent difficiles." (Sénèque.)

 

Publié dans LECTURE YEA ! ! !

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