Chercheurs et journalistes face à la Tunisie

Publié le par Te@m Taz

Source : Les Blogs de Médiapart )

25 Janvier 2011 Par Jean-François Bayart

 

L'importance et le caractère inopiné des événements en Tunisie permettent à la presse française de s'en donner à coeur joie –et à nous-mêmes, chercheurs, de réfléchir sur la manière dont nous sommes amenés à participer à la fête, sous la pression des médias ou de notre propre chef. Bien sûr, il est légitime de partager avec les contribuables les fruits de notre travail, qu'ils ont financé. Mais à quel prix? Et dans quelles conditions? Sommes-nous sollicités et restitués pour ce que nous sommes  –des chercheurs en sciences sociales– ou sommes-nous réduits au statut de simples faire-valoir, de supplétifs des journalistes et des envoyés spéciaux, d'intellectuels organiques de la «démocratie», des «droits de l'Homme» ou de la «bonne gouvernance»? Toute rédaction de journal, de manière légitime, se pose en intermédiaire culturel entre des chercheurs avertis et un lectorat par définition béotien (béotiens, nous le sommes tous sur la plupart des sujets). Néanmoins, l'exercice est difficile, comme le prouve aujourd'hui le sottisier franco-tunisien.

Passons charitablement sur la place qui est accordée à toute une série de personnalités –journalistes, diplomates, hommes politiques... mais aussi universitaires– d'origine tunisienne qui nous ont assourdis de leur silence pendant trois décennies, voire, pour certains d'entre eux, par l'obscénité de leur complaisance à l'égard du régime de Ben Ali, défense de la laïcité et des femmes obligeait, et qui se sont soudain répandues sur les plateaux et dans les pages de nos quotidiens ou hebdomadaires pour nous expliquer la «révolution du jasmin».
Passons aussi sur l'orientalisme exaspérant de cette expression car, comme l'a acidement remarqué Sadri Khiari (auteur de Tunisie. Le délitement de la cité, Karthala, 2003) sur le plateau de la Cinq, de jasmin il n'y a guère à Sidi Bouzid : mieux vaudrait parler de «révolution de la figue de Barbarie», à ce compte là! Et de fait, nulle photo de manifestants tendant des fleurs de jasmin, comme les Portugais l'ont fait avec les oeillets: ils brandissaient des pains, et la lecture des travaux de Samy Elbaz, doctorant à l'Institut d'études politiques de Paris, permet précisément de comprendre pourquoi.
Ricanons enfin sur la généralisation de la thématique des «risques de la contagion démocratique» dans le monde arabe: la  démocratie, peste ou choléra? Epidémie ou pandémie?

Il est plus préoccupant, du point de vue des sciences sociales, de voir revenir en force dans les journaux, à la faveur de la crise tunisienne, la «transitologie» –le catéchisme convenu de la «transition démocratique» ou de la «transition à l'économie de marché» –qui nous a fourvoyés au lendemain de la chute ou de la transformation endogène des régimes socialistes, dans les années 1990, et avec laquelle nous pensions en avoir fini. Outre la place accordée aux intellectuels organiques de ladite «transition» et la focalisation sur la nature «dictatoriale» d'un système «corrompu» et «mafieux», en témoigne la réticence des médias à rendre compte d'autres interprétations du processus politique actuel ou du régime de Ben Ali, qui ne présentent pas le passage de l'«autoritarisme» à la «démocratie» comme un chemin linéaire et lumineux, sous la forme d'un conte de fée. Grâce à la mobilisation des Tunisiens depuis une semaine, qui contre la révolution de palais du 14 janvier, la démocratie reste un possible. Mais la reproduction ou la restauration autoritaires aussi, fût-ce sous un visage plus débonnaire que celui de Ben Ali et de la famille Trabelsi. Et, de toute manière, se fera sentir le poids historique du «réformisme», comme je le rappelais dans un papier précédent en m'appuyant sur les écrits de mes collègues.

Le bug entre la rédaction de Mediapart et Béatrice Hibou, directrice de recherche au CNRS et auteur de La Force de l'obéissance. L'économie politique de la répression en Tunisie (La Découverte, 2006), a bien illustré ce week-end la difficulté de sortir de la pensée unique et politiquement correcte dans laquelle tend à nous enfermer l'air du temps, et dont sont inévitablement tributaires les médias, précisément parce qu'ils sont à mi-chemin de Monsieur Tout-le-monde et du spécialiste, et qu'ils cherchent à traduire dans les mots du quotidien la réflexion de ce dernier. Nous savons combien Mediapart ouvre grand ses portes aux sciences sociales, notamment grâce au truchement de Sylvain Bourmeau. Ce blog en est un témoignage parmi d'autres. Mais les coupes que la rédaction en chef de Mediapart a cru devoir faire dans l'entretien que Béatrice Hibou avait accordé au même Sylvain Bourmeau, lequel n'en put mais, et qui ont conduite cette dernière à le faire «dépublier» parce que son propos, estimait-elle, était trahi, ne sont-elles pas révélatrices de ce qui est indicible dans notre système d'information?

Plusieurs lecteurs de Mediapart m'ayant demandé de revenir sur les rapports entre recherche et presse à la suite de mes derniers papiers, le mieux est de passer aux travaux pratiques, de leur soumettre le problème et de les faire juger sur pièces. Non dans un esprit de polémique corporatiste, mais pour contribuer à une meilleure synergie entre deux professions qui ne peuvent se passer l'une de l'autre: celle du chercheur et celle du journaliste. Voici donc, avec l'autorisation de Béatrice Hibou, la version intégrale de l'entretien sur laquelle elle s'était mise d'accord avec Sylvain Bourmeau, et que la rédaction en chef a raccourcie (ses coupes sont indiquées en gras et sont soulignées).

Le débat est ouvert pour savoir si le sens des propos de Béatrice Hibou a été, ou non, modifié. Et, de toute façon, chacun pourra venir mercredi 26 janvier au CERI, 56 rue Jacob, 75006 - Paris, de 17h à 19h, pour continuer à réfléchir sur les événements tunisiens, toute « transitologie » mise à part ! (Inscription obligatoire : http://www.ceri-sciences-po.org/reunion_affiche.php?id=164)

 

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